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Solofo Randrianja: «Tous les ingrédients d’une nouvelle crise sont présents» à Madagascar

Mercredi 13 Novembre 2013

Solofo Randrianja: «Tous les ingrédients d’une nouvelle crise sont présents» à Madagascar
La campagne pour le second tour de l'élection présidentielle a commencé à Madagascar. Prévu pour le 20 décembre, ce second tour devra départager les deux gagnants du premier tour : Héry Rajaonarimampina, soutenu par le camp de l’actuel président de la Transition, Andry Rajoelina, et Robinson Jean-Louis, soutenu par le président renversé par le coup d’Etat de 2009.

Compte tenu de l'hostilité qui oppose les deux camps, on est en droit de se demander si le processus électoral ira à son terme. L'élection, si elle a finalement lieu, permettra-t-elle de renouer avec l’Etat de droit à Madagascar ? Quel sera le rôle de l’armée pendant la campagne ? Des questions que RFI a posées à Solofo Randrianja, enseignant-chercheur à l’université de Toamasina et directeur de recherches à l’Institut d’études politiques d’Antananarivo. Spécialiste de la vie politique malgache, Solofo Randrianja est l’auteur de Madagascar : le coup d’Etat de mars 2009, paru aux éditions Karthala. Entretien.

RFI : Le décompte des bulletins de vote du premier tour de l'élection présidentielle a duré deux semaines. Pourquoi c’était aussi long ?

Solofo Randrianja : Le décompte a été long car la Commission électorale malgache (Cénit) a pris un certain nombre de précautions pour tenter d’assurer la sincérité du vote. N’oubliez pas que Madagascar est plus grand que la France et qu’il y a 20 000 et quelques bureaux de vote dont certains difficilement accessibles. Il y a donc un problème d’acheminement des résultats vers la capitale. Cela étant dit, la Commission a montré son amateurisme qui contraste avec ses ambitions premières. La lenteur du décompte la rend suspecte aux yeux de l’opinion qui s’étonne du décalage entre les nombreux couacs dans l’organisation du scrutin et les moyens dont celle-ci a disposés. Selon de nombreux observateurs, ce scrutin a bénéficié du plus gros budget alloué à un tel événement depuis l’indépendance. Cela n’a pas empêché le piratage du site internet de la Cénit, pourtant présenté comme inviolable ! Parmi les problèmes les plus graves, citons celui de la constitution de la liste électorale : jusqu’à 35% des électeurs potentiels n’ont pas été recensés !

RFI: Est-ce que le premier tour a permis de reconfigurer la vie politique malgache ?

La campagne électorale qui a duré un mois a révélé une vie politique bipolarisée. Il y a d’un côté les partisans du régime actuel. Ils sont eux-mêmes divisés, mais la peur de voir leurs malversations révélées au grand jour tout autant que la défense des avantages acquis finiront sans doute par les unifier autour de leur dirigeant Andry Rajoelina. L’entourage de ce dernier a cru que l’électorat allait être séduit par la débauche de moyens mis en œuvre par son candidat et que tout allait se jouer en sa faveur grâce à l’argent et l’abus systématique des prérogatives administratives. A cet égard, je suis content de constater que les électeurs ont manifesté lors du premier tour un faible soutien pour le candidat d’Etat, et cela en dépit de tentatives d’achats de votes. De l’autre côté de l’échiquier politique, l’opposition regroupée autour du candidat adoubé - à la dernière minute - par Ravalomanana.

RFI: Ce candidat semblait lui-même pris au dépourvu par cet adoubement tardif et inattendu ?

Inconnu du grand public jusqu’à encore récemment, le candidat de l’opposition Robinson Jean-Louis s’est présenté à l'élection sans grande préparation (ses délégués ne furent présents que dans un peu plus de la moitié des bureaux de vote). Il a pourtant fait un score honorable et devance le candidat d’Etat. Avec plus ou moins de bonne foi, les candidats restants ont tenté de se faire valoir d’une troisième voie. C’est un phénomène intéressant à analyser dans la mesure où la troisième voie rassemble plus de 60% des suffrages exprimés. Je rappelle cependant que seulement un peu plus d’un électeur inscrit sur deux s’est déplacé pour le premier tour. C’est l’un des taux de participation les plus bas dans l’histoire des élections à Madagascar. Quel que soit celui qui sera élu, se posera forcément la question de sa légitimité, si ce taux se maintient lors du second tour.

RFI: Croyez-vous que le processus électoral, s’il va jusqu’à son terme, permettra à Madagascar de sortir de la crise que ce pays connaît depuis le coup d’Etat de 2009 ? Peut-on parler d’un nouveau départ ?

Non, je ne le crois pas, car tous les ingrédients d’une nouvelle crise sont d’ores et déjà présents : des institutions peu fiables, une élection organisée à la va-vite sans le préalable d’un contexte apaisé… D’ailleurs, plusieurs candidats ont demandé l’annulation du premier tour. L’un de ses propres alliés a accusé le candidat d’Etat, Monsieur Hery Rajaornarimpianina, d’avoir enfreint les règles et a exigé sa disqualification ! Les exemples de contestation de la sincérité du vote sont légion. Dans ce contexte, si le candidat d’Etat devait remporter au deuxième tour, il n’aurait jamais la légitimité nécessaire pour asseoir son autorité présidentielle.

RFI: Et si l’opposition gagnait les élections au second tour ?

Il n’y a aucune chance que le candidat de l’opposition gagne les élections car ceux qui tiennent l’Etat aujourd’hui feront tout pour garder le pouvoir. Le « ni-ni » (ni candidature de Rajoelina ni celle de Ravalomanana) a été une énorme erreur, comme les résultats du premier tour le montrent. Les électeurs ont remis en selle les deux camps qui étaient responsables de la crise de 2009 et ont éliminé tous ceux qui se revendiquaient de la troisième voie.

RFI: Hery Rajaornarimpianina et Robinson Jean-Louis, qu’est-ce qui les distingue ? Leurs programmes ?

A Madagascar, les programmes des candidats ne font jamais l’objet de débats pendant la campagne électorale, encore moins après. La campagne qui vient de s’achever n’a pas dérogé à la règle. Mais assurément, les deux candidats représentent des forces économiques distinctes, avec de différents segments de la société se reconnaissant en chacun d’eux.

RFI: Conservateurs versus progressistes ?

Très schématiquement, Ravalomanana est partisan du libéralisme politique et économique dont il reste un représentant fort aux yeux des Malgaches. En face, nous avons plutôt affaire à un groupe économique investi dans des activités rapidement lucratives et peu productives. Durant les quatre années de pouvoir d’Andry Rajoelina, il y a eu peu de créations d’entreprises, donc d’emplois. On a plutôt vu se développer des activités de prédation (commerce illicite du bois de rose, trafic humain même) et des activités formalisées ou non telles que l’import- export. En matière sociale, on retrouve les mêmes tendances. Le régime de la Haute Autorité de la Transition a construit des bâtiments surdimensionnés (comme les fameux hôpitaux) qui se sont révélés être des éléphants blancs destinés à satisfaire un égo mal placé, tandis qu’on a fermé un grand nombre de centres hospitaliers.

RFI: Vous disiez que l’opposition a peu de chances de gagner le deuxième tour car le pouvoir fera tout pour l’en empêcher. Est-ce que vous pensiez à l’armée qui, on sait, est hostile au retour de Ravalomanana ?

Les militaires sont divisés… Il ne faut pas croire que l’armée soit un ensemble unifié. C’est vrai que le régime actuel en contrôle la chaîne de commandement, mais l’armée reflète l’état de la société. Ce sont les officiers putschistes qui ne souhaitent pas le retour de Ravalomanana, sans doute par crainte de représailles. Je vous rappelle aussi qu’une partie des officiers avait tenté un autre coup d’Etat pour se débarrasser des actuelles autorités. La plupart de ces officiers croupissent aujourd’hui en prison.

RFI: Quels sont les problèmes auxquels le nouveau président sera affronté dès sa prise de fonctions ?

Les problèmes sont tellement nombreux que TOUT est aujourd’hui prioritaire : la pauvreté généralisée (92% des gens vivent en dessous du seuil de pauvreté, chiffre jamais atteint depuis l’indépendance), la déscolarisation et la fermeture des centres de santé de base, les universités qui sont des foyers de tension, une économie en panne. Le coup d’Etat a ouvert la boîte de Pandore : celle-ci ne se fermera pas de sitôt !

RFI: Peut-on chiffrer le coût économique et social de la crise politique ?

Plusieurs études de la Banque mondiale, par exemple, montrent que Madagascar ne se relèvera de son état présent pour atteindre son niveau d’avant 2009 qu’après trois, voire cinq ans. L’ariary sera très certainement dévalué, le prix du carburant subventionné par le gouvernement devra augmenter, ce qui entraînera une cascade de hausses des prix touchant des denrées de consommation courante. Sans parler de la hausse du prix de l’électricité, sans cette hausse la compagnie d’Etat tombera en faillite. Le système de santé de base, laborieusement édifié, est en train de dépérir lentement. Plus grave encore, la déscolarisation de plus d’un demi million d’enfants, la progression de la prostitution enfantine sont en train de grever sérieusement l’avenir de Madagascar.

RFI: A vous écouter, la Haute Autorité de la Transition serait responsable de tous les maux de Madagascar ?

Les quatre années qu’on vient de vivre ont été catastrophiques sur le plan économique avec la quasi-destruction du secteur formel productif au profit des secteurs de spéculation. Sur le plan social, elles ont divisé en profondeur la population malgache. Le gouvernement a alimenté ces divisions au lieu de s’attaquer aux maux économiques et sociaux, comme les auteurs du coup d’Etat avaient promis à leurs partisans. En clair, pour Madagascar, la facture sera salée, celle de ces quatre années pendant lesquelles l’Etat de droit a disparu.

(Source RFI)
C. R.

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